L’autoportrait-thérapie est un des arts dit thérapeutique. Un exercice particulièrement complexe qui consiste à exposer au regard des autres, un portrait de soi, par soi-même. Dans l’article précédent, nous avons essayé découvrir : si faire son autoportrait était un bon moyen pour aller mieux, si l’autoportrait était un réceptacle des composants du Soi, s’il permettait d’avoir une bonne connaissance de soi, de s’aimer et de développer sa confiance en soi. Nous avons vu aussi, comment se forme l’estime de soi. Dans la seconde partie de cet article, nous allons découvrir au travers d’études de cas : les effets des séances d’autoportrait, la mise en pratique de l’autoportrait-thérapie, ainsi que ses bénéfices et son efficacité.

Etudes de cas et mise en pratique de l’autoportrait-thérapie

En pratique, une prise de vue photographique de chaque participant a été sélectionnée avec leur accord, puis agrandie au format portrait A4 et A3. Ensuite, trois séances de réalisation de 2 heures d’autoportrait ont été proposées à une semaine d’intervalle, dans les locaux de l’hôpital de jour.

Techniquement, un calque était apposé sur les copies de ces photographies et tous avaient pour consigne de redessiner, interpréter cette reproduction sur le calque. Le nombre de calques possible n’était pas limité et les instruments graphiques étaient polymorphes, afin que chacun puisse s’exprimer librement. Cette approche de l’autoportrait est inspirée des travaux de Julie ATHANE et de ses méthodes employées dans le cadre de ses ateliers d’expression artistique.

Grâce à ce support rassurant, aux contours bien ancrés dans la réalité, les apprentis auteurs d’eux-mêmes se sont autorisés à dévoiler petit à petit différentes facettes de leurs personnalités parfois inconnues.

La prise de risques de l’autoportrait

Cette prise de risques à modifier et à dévoiler son image, les a ainsi confrontés à leurs forces et à leurs défaillances, parfois à leurs réticences.

L’un d’entre eux nous disait alors :

« à se faire outrances, il y a quelque chose de trop, de plonger le regard sur soi-même. Il y a quelque chose de narcissique qui me dérange un petit peu…».

Un patient

Quoiqu’il en soit, le bilan instantané du groupe était tout à fait positif selon l’évaluation classique des observateurs qui étaient aussi les animateurs/thérapeutes des séances.

Or, selon les résultats objectivables aux tests de Rosenberg, c’est plutôt un faible impact de notre procédé sur l’estime soi, qui ressort en premier.

Cliquez pour voir l’échelle de l’estime de soi de Rosenberg

Et plus encore, c’est une différence de cet impact qui se dégage lorsque l’on sépare les deux sous-groupes de patients en fonction du diagnostic principal. De fait, les patients atteints de troubles schizophréniques, partant d’une estime de soi déjà faible (28, 82) tombent à un score très faible après les séances (24,16), comme si leur confrontation à l’autoportrait était surtout dérangeante. En revanche, chez les patients atteints de troubles de l’humeur, l’estime de soi déjà très faible (26,14) reste stable (26,42) après trois séances.

Un bilan contrasté…

Mais le plus curieux dans nos résultats (de l’autoportrait), concerne les conclusions contradictoires entre l’analyse quantifiable et l’observation subjective du terrain. De la place des soignants, les patients du groupe de patients souffrants de trouble schizophrénique étaient perçus comme bien engagés dans le soin, positifs avec l’objet de médiation, créatifs avec les contours, utilisant volontiers les couleurs, déformant leurs portraits, jouant avec leurs identités ou leurs appartenances.

Or à distance, lorsque que l’on questionne de façon explicite leur vécu, certains expriment clairement la difficulté qu’ils ont eue à accepter leur image. L’on se demande alors si cette découverte de soi au travers de l’autoportrait, n’a pas provoqué un malaise invisible, mais bien ressenti.

Par opposition, dans le groupe de patients souffrants de trouble bipolaire, l’impression des observateurs était mitigée. Les patients exprimaient clairement pendant les séances leur gêne à voir leur image ternie ou gondolée et avaient refusé de s’éloigner d’un certain académisme, basé sur la norme esthétique. Capables de demander de l’aide, directement ou indirectement, ils se sont ensuite montrés sensibles à l’encouragement.

Etudes de cas : l’autoportrait de Claude

Si l’on prend l’exemple de Claude, atteint d’une schizophrénie paranoïde au stade de rémission partielle, en soins ambulatoires et considéré comme stabilisé depuis plusieurs années, toute la discordance psychotique s’illustre de façon assez spectaculaire.

Tout d’abord, il apparaît un décalage complet entre le discours spontané très positif, voire emphatique et les scores d’estime de soi qui chutent d’un palier (32 à 28) sans aucun signe d’une quelconque déstabilisation.

Ensuite, lors du bilan individuel, la volonté affichée de conformisme dans le discours contraste chez ce patient avec les réalisations graphiques de son autoportrait : plusieurs personnages burlesques hauts en couleurs avec coiffure baroque. La prise avec la réalité prend alors forme de déni lorsque le patient s’exprime par rationalisme morbide sur un principe convenu de relativisme

 « L’important ce n’est pas d’en faire plein, il vaut mieux en faire un bien ».

Claude

L’autoportrait de Gérard

Au contraire, pour Gérard atteint de troubles de l’humeur récurrents, on perçoit d’emblée très nettement la pulsion de mort et le sentiment de dévalorisation à l’œuvre avec introjection du mauvais objet. Chaque démarrage de séance nécessite un fort étayage à visée motivationnelle avant une mise en œuvre minutieuse, fine et scrupuleusement fidèle.

De même, en fin de processus, la première réaction du sujet face à son autoportrait, a été une dévalorisation massive. Mais en poursuivant, par associations libres et introspection, il livre finalement une analyse convaincante de ce sentiment et l’attribue à une focalisation excessive sur de petits défauts. Il souligne aussi combien le soutien des autres, joue le rôle d’un renforcement positif.

Et pendant ce temps, son estime de soi, mesurée comme « moyenne », était tout à fait stable.

Que faut-il comprendre ?

Cependant, au-delà de ces apparentes contradictions, tout cela concorde bien avec la psychopathologie, car le rapport à soi est plus déstructuré lorsque l’on souffre de psychose schizophrénique que de trouble affectif…

D’ un côté, nous avons la désorganisation, le clivage, les difficultés d’interaction sociale, et tout cela s’exprime par une discordance complète entre le discours, les attitudes et le ressenti face à leur autoportrait.

De l’autre, le noyau mélancolique est en parfaite congruence avec le contenu du discours, le comportement et la subjectivité des auteurs, facilement accessible aux observateurs.

Pour toutes ces raisons, nous avons pensé que chez les patients schizophrènes, cette baisse d’estime de soi objectivable pourrait être liée en fait… à une brèche dans les défenses, une mise en perspective de la réalité. Bref à une (triste) amélioration de l’insight.

Echelle de Rosenberg

En revanche, trois séances peuvent être jugées insuffisantes pour mobiliser les représentations de soi (son autoportrait), chez des personnes durablement affectées dans leurs assises narcissiques.

Concrètement…

Je trouve que je me suis pas trop mal débrouillé pour mes portraits. Bon, ils sont comme ils sont, mais on ne peut pas se comparer aux autres. Chacun montre quelque chose de lui dans son autoportrait, à sa façon… »

Un patient atteint de troubles de l’humeur 

C’était intéressant de voir comme je pouvais me représenter moi-même en faisant mon autoportrait et me voir sous différents aspects. Ça a été une belle expérience, réfléchir sur comment on voit les choses. Je suis satisfait de moi. Même si quelqu’un de l’extérieur venait à me juger, ce qui compte, c’est moi : comment je me vois par rapport à moi-même. »

Un patient atteint de schizophrénie